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Sociologie, anthropologie, géographie, histoire, qu’il est vaste le champ cognitif jusqu’à toi mon amour

Elodie Amet
Alan Bogana
Philippe Durand
Angèle Laissue
Sébastien Leseigneur
Quentin Maussang
Cheikh Ndiaye
Marie-Luce Ruffieux
Diego Sanchez

Imageurs, chercheurs, écrivains ou vidéastes fabriquent à cette occasion des œuvres photographiques et vidéo imprégnées de réalisme critique, poétique et parfois magique mais aussi d’une certaine forme de surréalisme. Il sera question de la douce ivresse d’arpenter les marges du monde moderne, de personnages imaginaires traversant l’espace et le temps sans contrainte, de musées chimériques et d’anarchistes qui entendent des arbres parler.

Exposition du 12 janvier au 4 février 2012
Commissariat de l’exposition : Angèle Laissue et Sébastien Leseigneur
Feuille de salle (pdf)
Flyer (pdf)


Philippe Durand


Vue d'exposition

L’exposition bénéficie du soutien du Fonds cantonal d’art contemporain, Service cantonal de la culture, DIP, Genève; Après Midi Lab.
Soutien annuel à Piano Nobile : Ville de Genève - Département de la culture et du sport

 

 

Cette exposition collective fait suite à une autre exposition organisée par Pascal Beausse en 2010 au centre photographique d’Île-de-France de Pontault-Combault *. L’exposition s’intitulait Nulle part est un endroit. Ré-énoncer avec P. Beausse que nulle part est un endroit, “c’est affirmer que l’utopie doit aujourd’hui se trouver dans la réalité, y être voulue et construite collectivement”. Cette nouvelle exposition se veut être une correspondance, une suite aux hypothèses formulées précédemment. Le public prend le dialogue en cours, et les nouveaux participants de cet épisode présentent à leur tour leurs enquêtes en marge des systèmes de représentation dominants. Place est accordée à une forme de réalisme critique, poétique et magique passant par la photographie, la vidéo, le son, le texte, le dispositif. Cette exposition ouvre une hypothèse : visiter avec une fausse ingénuité les marges du monde moderne.

Réalisme critique, poétique et parfois magique mais aussi une certaine forme de surréalisme ; ces énoncés à rallonge sont, comme le titre de l’exposition, Sociologie, anthropologie, géographie, histoire, qu’il est vaste le champ cognitif jusqu’à toi mon amour, le moyen que nous avons trouvé d’exprimer notre envie de réunir un ensemble d’œuvres et de pratiques qui sans pour autant thématiser dans le moindre détail les disciplines énoncées, s’attachent à exprimer la multiplicité (au delà du champ artistique), l’ailleurs et l’étrangeté de leurs inspirations et de leurs domaines de connaissances.

Ces artistes présentent des oeuvres chargées d'une forte subjectivité qui touche à la fois des questions d'art et de société. Nous savions que chacun aurait à apporter des enjeux spécifiques à notre intention de départ. Depuis les premières formulations textuelles du projet, chaque proposition à évolué jusqu'à adopter la forme présentée dans l'exposition. C'est le dialogue entre ces formes que nous donnons à voir.

Angèle Laissue et Sébastien Leseigneur

Nulle part est un endroit, exposition du 09/10/2010 au 19/12/2010 - Centre photographique d'Ile de France
Avec Ziad Antar, Leo Fabrizio, Yan Gao, Karim Kal, Benoît Laffiché, Angèle Laissue, Sébastien Leseigneur, Wen Yang Liu, Francis Morandini, Guillaume Robert, Anne-Lise Seusse, Marie Velardi et, in memoriam, Richard Baquié. Commissaire invité : Pascal Beausse

Elodie Amet
‘’L’intérieur de Monsieur Colin est un échantillonnage de l’intérieur de chez Monsieur Colin, un personnage type représentant le bourgeois commun aux goûts vieillots et anti-contemporains, collectionneur d’oeuvres sans valeur autre qu’affectives. Avec cette portion d’intérieur ou ce snapshot, je souhaite que le spectateur s’imagine la galerie entièrement rhabillée au goût de ce monsieur. Un white-cube rendu habitable ou invivable, c’est selon.’’

Alan Bogana
Alan Bogana a conçu une technique et une machine à l’aspect brut et fonctionnel dont le but est, à la manière d’un agrandisseur photographique, de révéler une image après un certain temps d’exposition. Celle-ci “s’écrira par la lumière” par un procédé de décoloration d’un support préalablement enduit de peinture fluorescente,  particulièrement vulnérable aux rayons ultraviolets. Le processus de décoloration se fait par la force de rayonnement d’une ampoule Mega-ray 160W, d’un type particulier habituellement utilisé pour l’élevage de reptiles et produisant la plus grande quantité de rayons UVA et UVB invisibles à l’œil. La lumière est filtrée par une demi-boule de saphir de synthèse brut et l’enveloppe de ses rayons, subissant ainsi une réfraction, forme des caustiques –phénomènes optiques que l’on observe particulièrement bien au bord d’une piscine. Elle produit également des caustiques dans le spectre lumineux visible, mais la matière sensible du support, la peinture fluorescente, n’est gravée que par les rayons invisibles à l’oeil humain. En résultera, à la fin de l’exposition, un motif abstrait, une trace de l’invisible.

Philippe Durand
Entrez dans n’importe lequel des call center de n’importe lequel des quartiers de Paris (plutôt un de ceux situés au Nord Est de la capitale française dans le cas présent) et vous aurez un accès à la télécommunication low cost avec le monde. Un espace autre ; il donne accès à toutes les cultures, sa fonction peut différer selon la technologie qui y règne, il juxtapose plusieurs espaces incompatibles dans l’espace réel, il peut être en rupture avec le temps réel si vous vous y oubliez, il peut d’ailleurs vous isoler, et il fonctionne comme un espace d’illusion. C’est ainsi que fonctionne en miroir la photographie murale de Philippe Durand, dans une dimension à la fois ingénue de la dérive ; capturer le paradigme au sein de la jungle des villes et aller au bout de la démonstration sur l’érosion des codes. 

Angèle Laissue
Les deux photographies “Immersion” et “Haunted manison” sont tirées de la série “L’invitation au voyage” élaborée sur le principe d’un touriste prenant des photographies sur les lieux qu’il visite durant un séjour à Paris. Le parcours à travers les musées ou autres espaces de loisirs est alors envisagé comme une chasse aux objets, qui retiennent l’attention du photographe pour des raisons personnelles et subjectives. La série d’images qu’il produit agence ainsi quelque chose qui aurait à voir avec le cabinet de curiosités. Certaines photographies sont accompagnées d’un commentaire textuel, citation d’une légende trouvée sur place, d’une information extraite du web ou d’un guide touristique. Il s’agit, à travers une démarche inspirée par des conduites populaires, d’éprouver certaines manières de se cultiver ou de s’instruire et d’y trouver un plaisir poétique. Les deux photographies présentées dans l’exposition ont été produites dans le cadre de la résidence internationale du centre photographique d’Île-de-France.

Sébastien Leseigneur
« Deux photographies couleur : Grizzlo’s new vision et Set Sen dans l’escalier. Grizzlo’s new vision est un emblème photographique au pied d’une arborescence en cours d’écriture. Réalisée par double exposition sur film argentique, l’association du chat et du coucher de soleil industriel est un collage instantané. Grizzlo, personnage inventé, est un point de vue animal sur le monde. La “nouvelle vision” c’est un peu le genre décrit par Kerouac ou Burroughs dans « And the Hippos Were Boiled in Their Tanks » lorsqu’ils imaginent des personnages à qui viendrait l’idée d’une nouvelle vision poétique réalisable uniquement en quittant le New York de 1945 pour aller vivre à Paris. Sauf que ce sont des paumés sans un rond ; elle est loin la belle époque, et un autre monde se dessine. Mais c’est l’idée même de ces mecs qui croient en un truc sans trop se poser la question, c’est une sorte d’écran psycho actif au travers duquel ils vont pouvoir lire la société à venir, celle qui est fantasmée, les trucs qui n’arriveront jamais et le pire à venir. Godard lui, parle du visage de son chien, de l’animalité du cinéma muet et du langage du montage avant l’invention du parlant. C’est ce qui m’intéresse quand je projette des films ou des grands ensembles d’images. C’est ce qui m’intéresse quand je projette des films ou des grands ensembles d’images. Grizzlo lui, image fixe isolée au pied de l’arbre, le fameux personnage qui traverse l’espace et le temps sans contrainte, est là comme une pose quelque part dans le film qui donne à voir le sentiment ou l’aperçu de la tranche du négatif lorsque que tu le coupes en deux. »

Quentin Maussang
Géronimo, vidéo réalisée pour l’exposition, est conçue en boucle ; le spectateur peut la prendre en cours de route sans que cela ne gène la compréhension de ce qui y est en jeu. Elle est constituée de différentes petites séquences mettant en scène trois personnages principaux: un peintre, un homme qui travaille dans une entreprise et une jeune femme qui communique avec les arbres. Il y est question d’esthétique, de schizophrénie et de crise économique. Le récit est agencé de telle façon à ce que chaque événement puisse tout aussi bien s’être déroulé à n’importe quel moment dans la chronologie de la vidéo, notamment au moyen d’ellipses et d’« images mentales ».

Cheikh Ndiaye à passé  son enfance et une bonne partie de sa vie en Afrique. Les histoires qui parlent d’esprits qui habitent l’eau, les végétaux, la terre etc, continuent de guider son travail artistique. Histoires venues d’un autre temps irriguer la littérature (mythes, contes, légendes) mais surtout elles servent encore comme code social. Il existe en Afrique une sorte de loi de zonage de l’espace et du temps basée sur des prohibitions et des incitations émanant de ces histoires. Quand bien même on ne saurait lui donner une signification actuelle, elle témoigne d’une grande capacité à définir dans l’espace et le temps les fonctions, les usages et leurs formalismes. Nous trouvons aussi cette qualité et cette efficacité dans grand nombre d’objets recyclés qui peuplent le quotidien africain.Dans les photographies présentées, l’idée est de trouver un objet ou un lieu qui peut exister non seulement comme représentation formelle, mais qui est l’ensemble de ces qualités fussent-elles antagonistes. Ces objets et ces lieux incarnent à la fois l’ici et le lointain, l’endroit et l’envers, le dedans et le dehors, l’œuvre et le désœuvrement. La recherche d’un dispositif dans lequel s’articule des antinomies qui font sens.

Marie-Luce Ruffieux
« Cette vidéo, tournée lors d’un voyage en Sibérie, rend compte d’une situation de compréhension trouble. De ce manque de repères naît naturellement une perception singulière tendant vers l’abstraction fantastique. Avec une curiosité neutre et concentrée, je parcours le Musée Culturel et Historique de Krasnoyarsk (ville au centre géographique de la Russie) avec une caméra.Les moyens vidéographiques mis en œuvre sont volontairement rudimentaires: aucun montage (il s’agit d’un plan séquence), une qualité d’image relativement mauvaise (caméra amateur, éclairage faible), des cadrages et mouvements bruts (caméra à la main, volonté de discrétion). Le seul effort technique a été effectué à posteriori : j’ai introduit des sous-titre traduisant du russe au français ce que les gardiens et gardiennes me disent, et que je ne comprenais pas sur le moment. Avec un rythme de marche fluide et constant et un foisonnement inattendu d’objets et éléments visuels, la visite prend des airs de train fantôme, de jeu vidéo. On passe sans arrêt d’une chose à une autre. On ne sait plus où sont les délimitations (entre objets exposés et objets abandonnés, entre œuvre d’art et mobilier, entre premier plan et décor, entre art et histoire, entre passé et présent, entre décision et hasard). Un monde surprenant et absurde se déroule au fur et à mesure de la visite, comme un rêve sans message : l’architecture compliquée du bâtiment évoquant à la fois une géométrie abstraite et un caractère baroque, l’espace démesuré vide de visiteurs, la juxtaposition d’éléments dissonants, la présence d’objets incongrus (pianos à queue, plantes vertes, échelles, etc.) et d’objets fonctionnels dépouillés de leur fonction, l’usage approximatif de la technologie (écrans de télévision éteints, socles vides mais éclairés), les dialogues difficiles entre les gardiens russes et moi-même (touriste occidentale), l’ambiance soviétique prégnante, les images de guerre.La vidéo fait office de documentaire, de film onirique, de carnet de note de plasticien(ne), de photo-souvenir. »

Depuis 2002, Diego Sanchez a réalisé plusieurs séries de portraits à travers le monde. Il part ainsi à la rencontre d’individus qui, vus au travers du filtre de la pensée occidentale, correspondent à certains stéréotypes : que ce soit des travestis prostitués en Argentine, des mendiants en Thaïlande ou encore des primitifs en Ethiopie. Dans ses images, il convoque l’autoportrait afin de confronter systématiquement deux personnages iconiques et, par une stratégie de choc, en redéfinir les lectures possibles. Il ne s’agit donc pas de l’opposition antagonique de caractères individuels mais bien de représentations collectives qui sont ici mises en scène dans la même photographie. En les réunissant en un même lieu au même moment, le temps d’une prise de vue, Diego Sachez les fait exister ensemble. Les images présentées dans l’exposition sont tirées de la série Leni Riefenstahl, my Ethiopia, un voyage à la rencontre des primitifs de la vallée de l’Omo, sur les traces de la réalisatrice du Triomphe de la volonté. Si cette figure ambiguë et controversée est citée dans l’image au moyen d’indices parfois infimes comme la blondeur d’une perruque, une paire de bottes en cuir ou un prénom typographié sur un t-shirt, elle a accompagné de façon omniprésente l’artiste dans ses recherches. Il a en effet acquit sur un site de vente aux enchères, un nombre impressionnant d’objets et de documents se référant directement à elle, comme autant de symptômes de la fascination qu’elle exerce encore. Si la mise en tension de tous ces différents éléments tente de révéler la complexité des idéologies dont ils sont empreints, les installations audacieuses de Diego Sanchez laissent parfois une sensation, un trouble indéfinissable.

Textes: Angèle Laissue, Sébastien Leseigneur et les artistes