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And the crack in the tea-cup opens
A lane to the land of the dead.

Ceel Mogami de Haas

And the crack in the tea-cup opens
A lane to the land of the dead.
Ces lignes, tirées d’une strophe du poème As I walked out one evening de W.H. Auden, invitent à plonger dans les interstices, à « dévoyager », à partir sans arriver, ou encore à boire son thé en hâte. C’est une faille entre des mondes, un passage vers un ailleurs improductif, une méditation sur le sujet qui naît de l’objet, et plein d’autres choses encore. C’est aussi le titre de l’exposition.

Exposition du 26 septembre au 8 novembre 2014
Commissariat de l’exposition :
Marie-Eve Knoerle et Bénédicte le Pimpec
Une publication est parue aux éditions Clinamen à l'occasion de l'exposition.
Texte par Isaline Vuille pour le Kunstbulletin (en ligne)
Feuille de salle (pdf)
Flyer (pdf)



Crédit photographique : Mauve Serra

Soutiens : Ville de Genève - Fonds municipal d’art contemporain, République et canton de Genève - Fonds cantonal d’art contemporain, Loterie Romande, Pour-cent culturel Migros, Ville de Carouge, Fondation pour la promotion de lieux pour la culture émergente, EGGER Holzwerkstoffe

 

 

And the crack in the tea-cup opens / A lane to the land of the dead
Quelques réflexions sur l’exposition de Ceel Mogami de Haas

Conjurés, retirés dans le néant ou le tout de la mer, dans une eau sans repères, des objets assemblés font la ronde, des objets du quotidien, des plots composant nos paroles, passées et présentes : voiture, maison, château. Certains portent des noms célèbres, au bon endroit ou décalés, Picasso à deux reprises, Le Corbusier, Adolf Loos, Eileen Gray et le Groupe de Memphis. A la fois archétypes et individus, ils nagent autour de la figure féminine « Nu debout face à la mer »(1). Le nu est descendu de son tableau, et le voici qui se dresse sur une plateforme, dans un espace prétendument réel, déployé en point de mire. On ne sait si c’est attirés par lui que les objets se sont rassemblés, ou s’ils se sont trouvés entassés par hasard, poussés par le même courant. Non pas une tragédie, mais un mouvement circulaire, d’apaisants 360 degrés, ou encore une minute. Le temps et l’espace ont trouvé à s’accorder, pour une durée indéterminée. Selon Jean Baudrillard, le problème du temps tel qu’il se présente aujourd’hui (ou il y a 35 ans), ce n’est pas tant l’avènement de la fin de l’histoire, mais le fait que la fin elle-même s’est dissoute(2). Il n’y a plus de progression cathartique, seulement un mouvement en boucle où se retrouve, pris dans un tourbillon, ce qui auparavant était encore en quête d’un sens.
Il n’y a pas lieu de s’en désespérer. Une nouvelle acception de l’espace offre de remplacer la précédente. Les siècles ne sont plus dissociés, mais se retrouvent dans un maintenant commun.

La plateforme où se dresse le nu, rocheuse et virtuelle, est en même temps un relief ornemental dans l’espace, un portail donnant accès à l’argile des sculptures se dressant elles aussi sur une plateforme, en lévitation au-dessus du sol véritable. Plateau de scène et magie. Des paravents compartimentent l’espace, s’interposent, dérobant d’autres figures à la vue. Un double fond et quatre murs, ce n’est pas habitable, c’est un espace habité par l’histoire et la culture, par leurs phases d’ascension et de déclin, avec leurs valeurs actuelles et obsolètes. Un motif ornemental maya, qui est signe et trace multiple, référence à une culture du passé, repris en tant que motif par l’architecte Frank Lloyd Wright dans sa réalisation d’Ennis House, se retrouve dans le pastiche qui a servi de décor pour le film Blade Runner, on le retrouve comme objet souvenir dans l’espace domestique, reconverti en sous-plat, et le voici présentement transformé en élément d’une sculpture, qui parle de sa propre histoire sous forme de musique. La ronde se poursuit.

Les matériaux ont perdu leur évidence. On découvre que la pierre, le cuir, le bois, ne sont que des imitations en plastique, cette matière dont Roland Barthes, au milieu des années 1970, tour à tour louait, admirait et maudissait le caractère magique, alchimique. Le singulier de l’origine, le pluriel des effets(3). Près de soixante ans après l’étonnement barthésien, le monde a été transposé dans une unité ultérieure, au-delà de la matérialité. La matérialité visuelle ne réclame plus le pinceau ni la couleur, mais les commandes apply et render. Le chant des sculptures est de synthèse, les registres, contemporains, futuristes, rétro. History is hysterical(4). Un voile sculptural vient se poser sur l’imprimé pierre taillée.
La matière change d’état, passe de la forme solide à la soie liquide, à un monde évaporé dans un univers animé quadrillé, où tout peut être rassemblé, où tout a une place, parce que rien ne doit plus son existence à une réalité, mais que, plié numériquement, tout peut prendre n’importe quelle forme et n’importe quelle apparence.

Ce qui reste ou qui s’ouvre, c’est une collaboration sans fin, la reprise et la transmission de ce qui a déjà été dit et fait, le franchissement des frontières d’un temps compartimenté. Toutes les langues utilisent le même alphabet, dans un pluriel ou dans un autre: signe, ligne, surface, et nous, corps résonnants dans l’espace construit. La linéarité cède la place à un champ d’associations, un intérieur éclectique avec vue sur un monde fait de citations.

And the crack in the teacup opens / A lane to the land of the dead.
Le titre de l’exposition laisse derrière lui le mouvement en boucle et fait déboucher le regard sur la linéarité de notre existence, inéluctable, quoi que nous fassions. Peut-être nous retrouverons-nous là-bas, dans ce paysage, dans le thé versé, nageant en rond au milieu des grands noms et de leurs comparses anonymes.

Sarah Burger, 2014
Traduit de l’allemand par Irène Kruse
(1) Pablo Picasso, Nude standing by the sea, 1929, actuellement dans la collection du Metropolitan Museum of Art,
New York.
(2) Voir « Talk on Felix Guattari’s Post-media ideas and on Franco Bifo Berardi’s friendship with Felix Guattari », par Willem van Weelden, consultable sous: http://laptopradio.org/archive/?p=15.
(3) Roland Barthes, Mythologies, Paris, Edition du Seuil, 1957
(4) Bruno, Giuliana: Ramble City: Postmodernism and « Blade Runner ». Dans: October, vol. 41, 1987, pp. 61-74 (MIT Press)

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And the crack in the tea-cup opens / A lane to the land of the dead
Zur Ausstellung von Ceel Mogami de Haas

Verschwörerisch zurückgezogen im Nichts oder Alles des Meeres, im ortlosen Wasser hat sich ein Reigen von Gegenständen versammelt. Alltagsgegenstände, Bausteine unserer gegenwärtigen und vergangenen Sprache: Auto, Haus, Burg. Einige der Dinge tragen bekannte Namen, richtig platziert oder verschoben – zweimal Picasso, Le Corbusier, Adolf Loos, Eileen Gray und die Memphis Group – Archetypen und Individuen zugleich. Sie schwimmen um die Figur „Nude standing by the Sea“(1). Sie hat ihr Bild verlassen, steht nun auf einer Plattform im vermeintlich realen Raum, ausgedehnt als Mittelpunkt. Offen bleibt, ob die Dinge sich versammelt haben in ihrem Bann oder zufällig angehäuft wurden von derselben Strömung getrieben. Kein Drama sondern Kreis, beruhigende 360° und eine Minute. Zeit und Raum sind kongruent geworden, endlos. Nach Jean Baudrillard liegt das Problem der Zeit von heute aus betrachtet (oder von vor 35 Jahren) weniger darin, dass Geschichte zu einem Ende gekommen ist, sondern dass ein Ende überhaupt sich aufgelöst habe(2). Kein Verlauf mit Katharsis, sondern Schlaufe, in der in einen horizontalen Strudel gerät, was gerade noch nach einem Sinn gesucht hat. Das muss nicht hoffnungslos sein. Ein nächstes Verständnis von Raum stellt sich vor. Jahrhunderte liegen nicht mehr auseinander, sondern treffen sich in einem gemeinsamen Jetzt.

Die virtuell-steinerne Plattform für die Nackte ist zugleich ornamentales Relief im Raum, Tor zum Ton der Skulpturen, die ihrerseits auf einer Plattform stehen, leicht schwebend über dem eigentlichen Boden. Bühne und Magie. Wandschirme teilen den Raum, verstellen den Blick, verhindern die Aussicht auf die je anderen. Zweiter Boden und vier Wände sind nicht zum Wohnen, sondern werden bewohnt von Geschichte und Kultur und all ihrem Aufsteigen und Abfallen von Wert und Verwertung. Maya-Ornament, das Zeichen ist und mehrfache Spur: Referenz an eine vergangene Kultur, als Muster aufgenommen vom Architekten Frank Lloyd Wright für den Bau des Ennis-Hauses, dieses eingebettet in das Pastiche, das dem Film Blade Runner zum Ort wurde, als häusliches Souvenir im Gebrauch eines Pfannenuntersatzes weitergegeben, hier nun präsent transformiert zu einem Element von Skulptur, das über seine eigene Geschichte erzählt in Form von Musik. Der Reigen setzt sich fort.

Die Eindeutigkeit der Materialien löst sich auf. Stein, Leder und Holz entpuppen sich als Abbilder aus Plastik, demjenigen Stoff, den Roland Barthes Mitte der 70 Jahre als magisch alchemistisch gelobt, bewundert und zugleich verflucht hat. Singular des Ursprungs, Plural der Effekte(3). Rund 60 Jahre nach dem Bartheschen Staunen ist die Welt übersetzt worden in eine nächste Einheit der Dinge jenseits von Materialität. Visuelle Stofflichkeit verlangt nicht mehr Pinsel und Öl sondern Apply und Render. Synthetisch ist der Gesang der Skulpturen, die Stimmlagen zeitgenössisch, futuristisch, retro. History is hysterical(4).
Ein skulpturaler Schleier legt sich über gedruckt geschliffenen Stein. Aggregatszustände ändern sich von fester Form, zu flüssiger Seide, zu verdunsteter Welt im quadratisch animierten Weltall, dort, wo sich alles versammeln lässt, wo alles Platz hat, weil es seine Existenz nicht mehr einer Realität schuldet, sondern numerisch gefaltet alle Form und alles Äussere tragen kann.

Was bleibt oder sich eröffnet ist eine endlose Kollaboration, ein Aufnehmen und Weitergeben des bereits Gesagten und Getanen, das Überschreiten der Grenzen einer eingeteilten Zeit. Alle Sprache gebraucht dasselbe Alphabet im einen Plural oder im anderen: Zeichen, Linie, Oberfläche und wir resonierende Körper im gebauten Raum. Linearität weicht einem assoziativen Feld, eklektisch sein Interieur mit Aussicht auf eine zitierte Welt.

And the crack in the teacup opens / A lane to the land of the dead. Der Titel der Ausstellung verlässt die Bewegung der Schlaufe und gibt den Blick frei auf die trotz aller Bemühungen unausweichliche Linearität unserer Existenz. Möglich, dass wir uns dort in jener Landschaft wiederfinden im ausgegossenen Tee, schwimmend im Kreis mit den grossen Namen und ihren anonymen Mitbestreitern.

Sarah Burger, 2014
(1) Pablo Picasso, Nude standing by the sea, 1929, heute in der Sammlung des Metropolitan Museum of Art, New York.
(2) Vgl. „Talk on Felix Guattari’s Post-media ideas and on Franco Bifo Berardi’s friendship with Felix Guattari“ von Willem van Weelden. Abrufbar unter: http://laptopradio.org/archive/?p=15.
(3) Roland Barthes, Mythologies, Edition du Seuil, Paris, 1957
(4) Bruno, Giuliana: Ramble City: Postmodernism and „Blade Runner“. In: October, Vol. 41, p. 61-74, MIT Press, 1987