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The Protagonist
Francesco Pedraglio

English below

The Protagonist
Le film de Francesco Pedraglio, produit pour cette exposition et prolongé en installation, est réalisé à partir d’un collage de références littéraires, de vocabulaire cinématographique revisité et de narrations entrecoupées, révélant ses propres mécanismes de composition. La construction d’un personnage devient l’événement principal qui se déroule devant la caméra, au cœur de la trame, à partir d’un dialogue saisi dans un cinéma mythique de Genève.

Exposition du 24 septembre au 31 octobre 2015
Commissariat de l’exposition : Madeleine Amsler et Marie-Eve Knoerle
Feuille de salle (pdf)
Flyer (pdf)

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The Protagonist
Francesco Pedraglio's film, produced for this exhibition and extended into an installation, is a collage of literary references, filmic language and broken-up narratives that reveal its own inner workings. The construction of a main character becomes a happening in front of the camera and becomes the focus of the film itself, starting with a conversation recorded in a legendary Geneva cinema.
Curators: Madeleine Amsler and Marie-Eve Knoerle


Performance-lecture lors du vernissage

Crédit photographique : Mauve Serra

Soutiens : Ville de Genève, Fonds cantonal d’art contemporain — République et canton de Genève, Loterie Romande, Fondation Ernst Göhner, Pro Helvetia — Fondation suisse pour la culture, Pour-cent culturel Migros, Ville de Carouge, Fondation pour la promotion de lieux pour la culture émergente, Embassy of Foreign Artists
Soutien logistique : Haute école d’art et de design — Genève (HEAD)

 

Extrait d’une interview de Francesco Pedraglio par Madeleine Amsler et Marie-Eve Knoerle, septembre 2015, traduite de l’anglais

Une constante à travers tes performances, installations et films est la question de la narration ("storytelling") et la difficulté de créer du sens dans l’acte de transmettre une histoire à une audience.
Qu’en est-il dans le film "The Protagonist", projeté dans un dispositif accompagné de sculptures, tel un « film étendu » et centré sur la définition d’un personnage principal, à partir du dialogue entre deux acteurs et la présence d’un groupe de figurants et surtout avec la prédominance de voix off ? Par extension, peut-on y retrouver des théories des années 1970 autour de la question de l’auteur, sa « mort » ?

A la fin de mes performances, j’aime demander aux gens ce qu’ils ont compris ou discerné et habituellement ils me racontent l’histoire de l’histoire racontée mais on m’a reproché de laisser le public décider du contenu du travail... Ce film est précisément à propos de comment le spectateur interprète. On peut éventuellement discerner les théories de Roland Barthes autour de la notion d’auteur dans ce travail mais il traite surtout du fait même de tenter de créer des récits. Le parti pris filmique est narratif – la première source de ce film est un livre de l’auteur mexicain Juan Rulfo, Pedro Paramo* - mais la narration est sans cesse interrompue ; j’y ajoute de la confusion, je brouille les pistes de possibles lectures, la tournure romancée que prend le début du film par exemple. J’ai essayé de déjouer l’attente d’une narration. Le spectateur est souvent confronté à la construction même du film. Un autre point de départ a été le film Le Camion** de Marguerite Duras et la possibilité de faire un film en disséquant simplement le récit et
les éléments techniques devant la caméra, « faire un film en détruisant les films » .

Il ne s’agit pas de définir qui est le protagoniste mais de créer un protagoniste et de créer des ponts entre les deux situations (deux lieux de tournage) ; comment éviter de lire systématiquement à travers le filtre de la structure narrative, et cela parce que nous ne pouvons pas supporter le dénuement de sens ("meaninglessness") ?
Que dirais-tu à propos de la récurrence dans toute l’installation du cadre, du cadrage ?
Et, autre élément, un certain « théâtre de l’absurde » est présent dans le script du film ; cette même référence pourrait être lue en filigrane dans l’installation, l’idée du bouleversement de l’espace scénique ou de l’espace de représentation ?

A propos de la notion de cadre, de cadrage, je pense qu’il s’agit à nouveau de la nécessité de créer du sens. J’utilise le cadrage depuis plusieurs années, c’est un moyen simple, comme tracer une ligne entre ce qui compte et ce qui ne compte pas ; on indique ce sur quoi on aimerait focaliser l’attention.
Tous les éléments composant l’exposition font partie du même champ sémantique ; le film est tourné en partie dans un cinéma comme un espace de récit en quelque sorte, les deux acteurs essaient d’y créer du sens ; une fête karaoké comprend de fait une dimension performative et les figurants, tour à tour, en chantant, se transforment en protagonistes ; le tapis rouge ; l’élément extérieur également, l’espace d’exposition lui-même devient le contenant d’un moment performatif ; les ratios 16:9, 16:10 et 4:3, en références aux formats du numérique, présents par les dimensions du support de projection et par les céramiques encadrées.
Les éléments en plâtre, assemblés comme un petit théâtre pour quelque chose en devenir, sont un espace de projection lors de la performance. Leurs textures imitent différents types de surfaces, ça pourrait être les carreaux d’une salle de bain, les marques d’un coffrage à béton, les traces de pneus, la lecture reste ouverte. Le fait est qu’il s’agit d’un potentiel, de possibles matériaux, mis en perspective dans un récit potentiel.
Dans l’ensemble il s’agit plus de comment un récit se construit que du récit lui-même. Chaque élément est en quelque sorte le décor pour le déroulement d’un récit ; chaque visiteur est à un moment donné cadré par le tapis rouge, chacun reconstruit un bout du récit interrompu. En même temps j’aime cette idée, souvent utilisée dans mes performances, que ce que je cadre, à travers une vitre par exemple, n’est visible que d’un point de vue qui est le mien ; et tout ce qui est hors cadre devient alors aussi important pour le public. C’est en quelque sorte un contrôle qui échappe, l’idée de l’échec, l’échec humain par extension.

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*Juan Rulfo (1917-1986) a écrit ce roman entre 1953 et 1954. Sur une route désolée de l’état de Jalisco, au Mexique, un homme avance en direction d’un village nommé Comala. Il s’appelle Juan Preciado. Il accomplit une promesse faite à sa mère sur son lit de mort : partir à la recherche de son père, Pedro Páramo, qui autrefois les a abandonnés. Un bourriquier aux paroles énigmatiques accepte de le conduire jusqu’au village qui semble désert. Avant de disparaître, il révèle à Juan Preciado que Pedro Páramo, dont il peut voir se dessiner à l’horizon l’immense propriété, est mort depuis bien longtemps. Juan pourrait rebrousser chemin, mais il pénètre pourtant dans ce village abandonné où une très vieille femme, apparemment l’unique habitante de Comala, semble l’attendre. Elle lui laisse entendre que le bourriquier qui lui a indiqué sa maison est mort depuis des années. A la suite de cette femme, d’autres âmes vagabondes viendront à la rencontre de Juan pour lui raconter l’histoire de son père, Pedro Páramo, le cacique du village qui régna en maître sur les terres et les âmes de Comala, et sema autant d’enfants que de morts derrière lui. (source : France culture http://www.franceculture.fr/emission-fictions-le-feuilleton-pedro-paramo-de-juan-rulfo-110-2012-06-11)

** Film de 1977 : Marguerite Duras et Gérard Depardieu – l’écrivain et le futur interprète – lisent un scénario composé de questions et de réponses qui auraient pu faire un film. Le film potentiel est décrit, il s'agirait d'un camion, de deux chauffeurs dont l'un endormi et que l'on aurait jamais vu et une dame, peut-être âgée, que les routiers auraient fait monter. Cette dame aurait parlé, chanté, raconté.