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Thomas Julier

Chez Thomas Julier, l'image est à la fois le champ d'étude et le champ d'action. Qu'il lui ôte son signifiant, en recadre les contours, l'abstraie de toute réalité et elle lui permet de construire un univers fait d'ellipses, d'éclats et de décalages. Entre photographie, film et installation, il multiplie les points de vue, dilate son sujet, met en lumière un détail, joue de répétitions. L'expérience qui en résulte se fait hypnotique et syncopée.

Exposition du 26 mars au 2 mai 2015
Commissariat de l’exposition : Séverine Fromaigeat
Avec une intervention de Paolo Thorsen-Nagel.
Un concert d'UOM a eu lieu lors de l'exposition.
Feuille de salle (pdf)
Flyer (pdf)


Crédit photographique : Mauve Serra

Soutiens : Ville de Genève, République et canton de Genève, Canton du Valais, Loterie Romande, Pro Helvetia — Fondation suisse pour la culture, Fondation Ernst Göhner, Pour-cent culturel Migros, Fondation pour la promotion de lieux pour la culture émergente

 

 

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L’exposition de Thomas Julier s’offre à rebours. Comme si l’on commençait par l’envers. Comme si l’on entrait par la mauvaise porte, celle qui est dévolue aux coulisses et aux circulations utilitaires. Celle qui ouvre sur l’arrière-scène. On aperçoit le dos d’un écran, sur une structure en bois brut. Plus loin, le revers de panneaux assemblés. L’espace principal se
devine mais semble inaccessible. C’est par la bande que l’on pénètre dans l’arène, en se glissant entre pilier et cloison, en passant de l’autre côté du paravent suspendu. Dans la contrainte d’une légère contorsion et d’un modeste détour.

En philosophie, l’espace est entendu comme un milieu idéal indéfini, dans lequel se situe l’ensemble de nos perceptions et qui contient tous les objets existants ou concevables. Cet espace métaphysique qui s’adosse au temps pour former les deux grands concepts nécessaires à notre entendement et qui, selon Kant, est la condition de possibilité des phénomènes, devient chez Thomas Julier le matériau primordial de son exposition. Il le déconstruit. Le réarrange. Le redessine. Il nous invite à le regarder, à en scruter les volumes. A déchiffrer ses anfractuosités. Par de minimes interventions, de légers décalages, il fait apparaître, ici, une trame, là, des tuyaux, plus loin, une cloison. A partir des objets existants de l’architecture, il compose un environnement. L’espace devient socle, ou réceptacle. L’ossature murale érigée lors de la précédente exposition ressurgit ici déshabillée de ses panneaux. Longeant les fenêtres, la trame quadrillée scande l’espace et rejoue les limites du lieu. Avec une certaine économie de moyens, Thomas Julier met en scène, différemment, ce qui a préexisté. Et interpelle le souvenir du visiteur, en l’invitant à se plonger dans un espace-temps antérieur.

En bande sonore, une composition élaborée conjointement avec le musicien Paolo Thorsen-Nagel vient infiltrer l’espace physique et l’espace mental du visiteur. Basée sur des enregistrements retravaillés, elle fait entrer le bruissement d’une foule à l’intérieur de l’exposition. Ce son diffus surgi de haut-parleurs fixés sur les fenêtres semble découler du flux et reflux des passants et de la circulation urbaine. En le matérialisant à partir de la structure même du lieu, Julier souligne une nouvelle fois l’importance de l’architecture comme point de départ de son travail artistique. Emplissant de mouvements invisibles l’exposition par ailleurs silencieuse, cette bande-son accompagne imperceptiblement les trois vidéos présentées par l’artiste. Images mouvantes aussi bien qu’images fixes, les vidéos racontent un entre-deux temporel. Celui de leur immobilité contradictoire, sur laquelle se dépose le clapotis d’une foule. Et l’espace physique redevient métaphysique, tandis que l’exposition se transforme en agora.

Entre photographie, film et interventions spatiales, Thomas Julier multiplie les points de vue et joue de superpositions. Chacune de ces situations construit un réseau interconnecté qui transforme l’exposition en une unique installation. L’expérience qui en résulte se fait immersive, physique et suggestive.

Séverine Fromaigeat

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Thomas Julier’s exhibition comes at us back to front. As if we were starting from the rear. Entering by the wrong door, the one opening directly into the wings, the work entrance, the door that leads you behind the scenes. On a structure made of raw wood we first see the reverse of a screen. Then further on, the backs of various assembled panels. We can make out the main space but it seems inaccessible. To get to center stage we need to go by a roundabout way, slipping in between column and wall, passing over to the other side of the hanging partition. Faced with the constraint of a slight contortion and a minor detour.

In philosophy, space is understood as an ideal undefined milieu where our perceptions as a whole are located and which contains all existing or conceivable objects. This metaphysical space, backed by the notion of
time to form with it the two great concepts that are necessary for our ability to understand the world, is the very condition for the possibility of phenomena according to Kant. In Julier’s art, space becomes the
primordial material of his exhibition. He deconstructs it. Rearranges it. Redesigns it. He invites us to look at it, scrutinize its volumes. Decipher its crevices. Through minimal interventions and slight gaps, he conjures
up a network here, pipes there, a wall further on. Working from existing elements of the architecture, he composes an environment. Space becomes a pedestal or a receptacle. The framework of the wall erected for
the last show looms up, stripped of its panels now. Running alongside the windows, its grid-like pattern lends a certain rhythm to the space while playing with the limits of the venue. Making use of just a few resources, Julier offers a different view of something that pre-exists. He pricks visitors’ memory, inviting them to delve into an earlier space-time.

A composition jointly written with the musician Paolo Thorsen-Nagel, the soundtrack of the show, makes its way into visitors’ physical and mental space. Based on reworked recordings, it brings the hubbub of the crowd inside the exhibition. The ambient sound issuing from the loudspeakers fixed to the windows seems to come from the ebb and flow of the passers-by and the city traffic. By seemingly drawing that sound from the very structure of the venue, Julier underscores again the importance of the site’s architecture as the starting point of his artistic work. Filling the otherwise silent exhibition with invisible movements, the soundtrack imperceptibly accompanies three videos shown by the artist. Featuring moving as well as still images, the three pieces express an in-between temporal state. It is the state of their contradictory immobility, on which the artist superimposes the lapping sound of a crowd. And the physical space becomes metaphysical once again while the exhibition is transformed into an agora.

Between photography, film and spatial interventions, Thomas Julier generates multiple points of view and plays with superimpositions. Each of these situations constructs an interconnected network that transforms
the art exhibition into a unique installation. The space thus becomes the support of an immersive physical and suggestive experience.


Séverine Fromaigeat
Translation: John O'Toole


Concert d’UOM, duo pop électronique, invité par Thomas Julier