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Tout va bien
Jeanne Gillard et Nicolas Rivet

Tout en étudiant la question de la photographie d'archive, le projet des artistes se concentre sur les objets générés par des mouvements contestataires et leurs représentations.

Exposition du 29 janvier au 7 mars 2015
Commissariat de l'exposition : Marie-Eve Knoerle
Feuille de salle (pdf)
Flyer (pdf)


Crédit photographique : Mauve Serra

Soutiens : Ville de Genève, République et canton de Genève, Loterie Romande, Pro Helvetia — Fondation suisse pour la culture, Pour-cent culturel Migros, Archives contestataires, Haute école d’art et de design – Genève (HEAD), Fondation pour la promotion de lieux pour la culture émergente

 

Tout va bien parce que tout va bien

Jeanne Gillard et Nicolas Rivet questionnent l’écriture et la réécriture de l’histoire aussi bien que les pièges de la représentation. Ils s’intéressent aux objets et aux usages, aux idéologies et à leurs cheminements, aux codes qui régissent les institutions artistiques, politiques et judiciaires. Les failles de la démocratie se cachent derrière les évidences et l’exercice du pouvoir s’appuie sur une transparence faite profession de foi. Mais tout va bien, nous disent-ils. Tout va bien parce que l’on est content de l’entendre, méthode Coué oblige, et car nous sommes dans une exposition en laquelle l’on peut feuilleter des petites annonces révolutionnaires et coller joyeusement le bout de son nez devant une sélection précise de quelques documents issus de divers fonds d’archives suisses (Musée national suisse, Musée de police criminelle, Archives sociales et Archives contestataires) et néerlandaises (Institut international d’Histoire sociale, d’Amsterdam).

Jeanne Gillard et Nicolas Rivet réunissent quelques documents de l’histoire interlope et contestataire suisse. Les photographies prises par leurs soins dans les archives et dans les réserves des musées suisses annihilent la pseudo-objectivité mise en scène dans les clichés des objets répertoriés et conservés en ces lieux. Les étagères et les objets entassés en arrière-plan contrecarrent alors l’apparente neutralité, presque clinique, des fonds blancs destinés au seul usage photographique. Les deux artistes dé-fétichisent les documents originaux, refaisant à la main et à l’identique certaines affiches de manifestations. Ils déclassent, reclassent, mêlent les sources et les points de vue et créent de ce fait des archives subjectives, temporaires et évolutives.

Dans ces archives modulables apparaissent notamment des images de pavés ou la photographie d’un spéculum érigé en symbole de la lutte pour les droits et la liberté des femmes.
Dans l’histoire récente du peuple français, le pavé est intrinsèquement lié au contre-pouvoir de la jeunesse et du monde ouvrier face à l’ordre bourgeois et au capitalisme enragé. Il était un élément piétonnier que l’on foulait sans y penser mais il est devenu le signe d’une appartenance, une arme à lancer et une pierre ajoutée à l’édifice des barricades de mai 68. En 2008, l’artiste suisse Gianni Motti présentait l’installation « Think tank » à la Criée, centre d’art contemporain de la ville de Rennes. Dix huit mille pavés désolidarisés couvraient l’entière superficie au sol, telle une invitation à la réflexion voire à l’action. La symbolique de l’objet et la possibilité de s’en emparer laissaient libre champ au visiteur pour construire, détruire ou simplement s’interroger, les deux pieds posés sur un sol instable et mouvant. Le pavé, au-delà du souvenir.

Né dans les années 1970 à l’initiative des féministes américaines, le self help est une méthode d’investigation du sexe féminin par les femmes elles-mêmes, pratiquée à l’aide d’un spéculum auquel s’ajoutent parfois un miroir et une lampe de poche. Elle se pratique hors du champ médical et sans ambiguïté sexuelle, visant simplement à mieux connaître son propre corps. Le self help entérine dès lors la contestation du modèle patriarcal et le rejet d’un paternalisme sclérosant.
Le miroir - racine latine du mot « spéculum » – crée une conscience auto-observante et rend paradoxalement visible notre incapacité à nous voir. N’apparaît dans le miroir que notre image reflétée. Nous nous voyons à l’envers, et l’oubliant, nous pensons nous voir à l’endroit. Selon Lacan, le stade du miroir est une étape dans la vie d’un enfant durant laquelle celui-ci appréhende sa propre existence, celle de son esprit et de son corps, en tant qu’unité. L’enfant voit d’abord un autre enfant dans la glace, qui reproduit exactement ses gestes, et simultanément. Il voit aussi le plus souvent un adulte près de lui, qui le regarde. La première véritable expérience consciente de notre Moi se fait ainsi à travers l’illusion du miroir et le regard que le reflet de l’Autre pose sur le reflet de nous-mêmes. De ce point de vue, et au-delà de la recherche d’une connaissance plus personnelle de leur anatomie, les femmes ont reconquis ou tenté de reconquérir cette unité symbolique du corps et de l’esprit par le biais du self help. Elles ont revécu cette expérience consciente du Moi à travers l’illusion du miroir, sans le regard d’un tiers protecteur.

Cadenas, pavés, chaînes, spéculums, arbres, journaux de contre-informations sont autant de traces et de témoignages de la créativité générée par les mouvements de contestation et les élans de révolte aujourd’hui tapis dans les sous-sols de l’histoire suisse. Les objets de contestation, aussi nommés objets de désobéissance, constituent le souffle ultime d’une lutte contre les oppressions et les autoritarismes, qui diffusent allègrement la tautologie – illusion du miroir en syntaxe – comme modèle identitaire (« Je suis comme je suis ») mais aussi comme principe intériorisé de pouvoir d’un côté, de culpabilité de l’autre (« un crime est un crime »). Tout va bien parce que tout va bien. Parlons-en.

Marie Frampier

jCommentaire par Jeanne Gillard, artiste, et Stephania Giancane, connaisseuse des mouvements contestataires, public libre