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/www.codact.ch/

]Insofern[
de Cod.Act
(André Décosterd, Michel Décosterd, Jacques Décosterd)

Dans le cadre de Version 2004 SIMulation City,
Centre pour l'image contemporaine, Saint-Gervais Genève

Du 12 novembre au 18 décembre 2004

 

L’installation ]Insofern[, une machine formée d’un scanner mobile, propose l’exploration visuelle et sonore d’un matériau technologiquement complexe, au moyen d’une interaction manuelle. Ce matériau, un corps en silicone traversé par un flux lumineux, figure quatre zones clés d’un cerveau humain. Telle une masse nerveuse, il se dilate et émet des sons. L’incursion du scanner libère par fragment les informations prisonnières de ses tissus, vestiges d’un contact sensoriel avec le monde extérieur. Ce corps donne lieu à une imagerie qui s’approche, entre autres interprétations, d’une vision en modèle réduit de métropole. Une ville est ainsi sondée, perçue dans un sens large de circonvolutions, réseau de connexions et de codes, en interdépendance avec l’homme.

Dans les circonvolutions d’une mémoire

Maryline Billod

L’outil et la machine apparaissent très tôt dans notre histoire. Leur développement est inhérent à celui de l’humanité et lié aux découvertes technologiques ; ils en résultent et tout à la fois l’induisent. En substituant une énergie mécanique à sa propre énergie, l’homme s’est dégagé de certaines tâches, s’est ouvert à de nouveaux horizons, ce qui lui a permis une autre relation au temps, à la pensée et au rêve.

La machine naît certainement du rêve et du fantasme. L’homme a imaginé des machines qui lui permettraient de s’extraire de ses limites physiques. Comme le rappelle Jean Brun (1), ce rêve apparaît dans les récits les plus anciens, comme dans celui d’Icare : l’invention des ailes traduit au fond le fantasme de voler, l’envie de transgresser la condition humaine.

La machine que présente Cod.Act naît aussi en partie du rêve et du fantasme. Elle convie le spectateur à pénétrer dans un ailleurs tout à la fois proche et lointain, connu et inconnu : le cerveau, qui se révèle toujours plus complexe et insaisissable au fur et à mesure que la science le découvre.

Le dispositif réalisé par les artistes relève d’une esthétique très brute. Il semble tirer ses origines dans le monde de l’industrie et de la construction. Il s’agit d’un plan posé sur des tréteaux, le tout en métal. Des haut-parleurs sont placés à la hauteur des oreilles du spectateur et un écran devant ses yeux. Des manettes permettent de déplacer un chariot – le scanner – au-dessus du plan sur lequel se déploie l’encéphale synthétique. Il apparaît tel un organisme vivant, qui pulse. Ici et là, il inspire et expire, émettant une sorte de cliquetis qui évoque un univers de précision, celui de l’horlogerie ou peut-être celui d’une technologie médicale.

Insofern propose une exploration dans une zone particulière de l’encéphale, celle liée à la personnalité et à l’intuition. C’est en ce lieu que se forge, dans une alchimie encore mystérieuse, l’identité. Cette incursion permettra au spectateur de découvrir la gestion – imaginée - des informations nouvelles et entrantes, qui s’inscrivent sur une couche supérieure de la matière et celles plus anciennes, déjà acquises, gravées dans la couche inférieure.

L’objectif du scanner agit comme un relais entre la matière et le spectateur. Il est tout à la fois l’œil du spectateur, organe périphérique de son propre corps, et un œil indépendant, comme mû par sa propre volonté. En effet, le spectateur a peu de contrôle sur cet œil, qu’il ne peut que positionner sur le plan horizontal - sur une zone du cerveau - et dont il ne peut influencer le degré de profondeur avec lequel l’objectif va s’immerger dans la matière. Le spectateur peut seulement régler la netteté de ce qui lui est présenté à l’écran.

Cet œil sonde l’encéphale et révèle les informations tantôt de la couche inférieure, tantôt de la couche supérieure ; parfois, il les saisit, toutes les deux, par transparence, mélangeant ainsi les temps, compressant un passé reculé et un présent. Il extrait de l’obscurité les traces visuelles et sonores. Il est organe de révélation. Il fouille la mémoire et ramène à la lumière, à la conscience, les vestiges d’un contact sensoriel avec le monde extérieur.

Le cerveau synthétique de Cod.Act présente une matière richement diversifiée qui se décline en quatre zones. Elle passe progressivement d’un aspect extrêmement organique, à une apparence beaucoup plus lisse, mais plus abstraite et plus conceptuelle, contenant des informations sous forme de schémas ainsi que la présence de mots. Tels des étuis enserrant des idées, ils renvoient chacun à des univers extrêmement variés : « pathétique », « durable », « pensée dominante », « dopage », « vision scientiste », pour ne citer que quelques exemples.

Parallèlement, le son présente une semblable pluralité. Il s’avère extrêmement concret et organique par endroits – bruits de déglutition, d’écoulement de liquide, de vibration, de respiration – et devient plus élaboré et abstrait en d’autres zones.

L’univers du son et celui des idées se rejoignent en un lieu : lorsque les mots, prisonniers de la matière, sont libérés et prononcés au passage du scanner ; on peut entendre par exemple « généalogie », « visions scientifiques » ; le mot, au moment même où il devient parole, scelle les deux univers et tout à la fois les organise, de façon éphémère.

En parcourant l’étendue de l’encéphale, on ne peut s’empêcher de réfléchir à notre histoire ; en effet, la multiplicité des traces qui présentent entre elles une progression – partant de quelque chose de brut et d’organique vers une forme plus organisée, plus conceptuelle mais aussi plus abstraite – pourraient correspondre en quelque sorte à l’évolution de l’humanité, de ses premières organisations balbutiantes au monde que nous connaissons aujourd’hui, en passant par la conquête de la parole et l’invention de l’écriture ; les étapes de notre histoire seraient inscrites dans nos tissus, contenues dans notre corps.

Ainsi, le cerveau que déplie Cod.Act n’est pas tant un espace personnel et intime exhibé devant un public. Il devient plutôt une sorte de mémoire collective qui tout à la fois condense les moments de notre histoire et parle du présent.

C’est peut-être précisément dans cette rencontre entre un passé collectif qui se dérobe à notre conscience et un présent plus palpable que la machine de Cod.Act devient fantasme : elle nous permet de circuler dans une épaisseur historique qui réunit tous les temps et offre une échappée à l’imaginaire…

(1) Jean Brun, Le rêve et la machine, 1992, Paris, La Table Ronde

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