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Window shopping for blinds
Ursula Achternkamp, Fausto Cavaleri, Jérémy Chevalier

Du 15 au 30 septembre 2006

Les démarches artistiques d’Ursula Achternkamp, de Fausto Cavaleri et de Jérémy Chevalier laissent apparaître en filigrane des points de jonction, des préoccupations parentes. Ainsi, chez Ursula Achternkamp et Fausto Cavaleri on observe une attention pour l'objet, qui devient l'enjeu d'un détournement et/ou d'un recyclage. Un lien réside entre les démarches de Fausto Cavaleri et Jérémy Chevalier, tous deux étudiants à l'Ecole Supérieure des beaux-arts de Genève, dans leur intérêt respectif pour l'univers sonore ainsi que dans la facture de leurs pièces évoquant le bricolage, mêlant ingéniosité et fantaisie.

Tiré de l'installation d'Ursula Achternkamp, le titre contient l'axe central de l'exposition qui propose une réflexion sur l'accessibilité de l'œuvre d'art basée sur une démarche sensorielle et la prise en compte d'un public pluriel. A ce premier aspect se couple une allusion à notre société de consommation qui propose une pléthore d'objets qui visent à induire et à multiplier les besoins du consommateur.

Cette thématique, différemment appréhendée dans les trois travaux, a fait l'objet d'un processus d'échanges et de discussions entre les trois plasticiens, conjointement à la conception de leurs œuvres.

Ursula Achternkamp réalise des oeuvres qui s'inscrivent finement dans le lieu pour lequel elles se destinent, qu'il s'agisse de l'espace public ou d'un intérieur. En effet, jouant des spécificités de l'endroit pour lequel elles sont conçues, jusqu'à les absorber et à en devenir pièces maîtresses, les interventions d'Ursula Achternkamp distille un esprit joyeusement subversif, bouleversant l'ordre des choses de l'intérieur. Il résulte de ce jeu de détournement, des glissements sémantiques et esthétiques qui ne manquent pas d'humour et confèrent aux objets, aux lieux et aux situations de nouveaux usages, de nouvelles images le plus souvent insolites, comme le témoigne par exemple le travail Peitschenlaternen, gebändigt, réalisé à Münster en 2001 ; dans ce travail, l'artiste arrime des poteaux d'éclairage public au sol, à l'aide de grands socles de béton.

Pour Piano Nobile, l'artiste a imaginé un ensemble de plusieurs éléments posés à l'extérieur et à l'intérieur de l'espace, dressant une trame narrative et réflexive basée autour d'une fable. Telle une suite d'indices visuels et tactiles, ces éléments agissent à l'extérieur de Piano Nobile comme des accroches, captant l'attention du passant et l'invitant à pénétrer à l'intérieur de l'espace d'exposition.

Window shopping for blinds transforme la devanture de Piano Nobile, lui donnant l'allure d'une boutique de luxe. Sur le trottoir, un élément visuel et tactile reproduisant une signalétique urbaine usuelle attire le regard. A l'intérieur, impression au plotter suspendue aux cimaises du lieu, caisson de bois et de verre, coussin devenant support d'un texte écrit en braille à l'aide de têtes d'épingles déroulent par allusion la fable d'Esope, d’une Oie et de son maître, qui traite de la cupidité et de l’aveuglement qu’elle engendre.  

Réfléchissant à la notion d'accessibilité de l'œuvre d'art par rapport à sa réception auprès d'un public pluriel, composé d'adultes ou d'enfants, de voyants ou non, Fausto Cavaleri, a développé des travaux basés sur une démarche sensorielle, proposant une installation sonore et une série de sculptures.

L'installation sonore réalisée pour l'exposition dénote une attention pour les objets les plus divers. Objet récupéré issu d'un univers ouvrier et industriel, évoquant le comptage du temps, une timbreuse marque de façon sonore le passage des minutes. A celle-ci se trouve relié un dispositif mécanique fixé à une surface plane et composé de tiges de plastique actionnées par un petit moteur; telles des aiguilles de montre, elles bougent selon un rythme syncopé, venant frapper de façon régulière un ensemble de ressorts. Au bruit claquant de la timbreuse se mêle le son des vibrations des ressorts, lequel est amplifié et diffusé dans l'espace d'exposition en 5 pistes. Cette installation est sensible aux pas de la déambulation du public, accusant les vibrations des ressorts.

Métissant un matériau emprunté à l'univers de la construction à des éléments plus délicats et décoratifs, les sculptures se déclinent en plusieurs teintes et se présentent sous forme de plaques de béton sur lesquelles sont incrustées des billes. Celles-ci reproduisent en écriture braille les noms des couleurs qui caractérisent les plaques de béton réalisées par l'artiste de façon artisanale. Reflétant la lumière, posées en saillie par rapport à leur support, elles invitent également à une découverte tactile, traduisant ainsi des informations accessibles uniquement par le regard en données tactiles. Les sculptures sont disposées sur des socles présentant une facture volontairement très brute, évoquant d'une certaine façon le bricolage et le matériau trouvé et recyclé.

Les divers travaux proposés par Fausto Cavaleri traduisent les deux articulations de sa démarche. Celle-ci procède en effet d'un véritable intérêt pour les objets et leurs qualités sonores, auquel s'ajoute un attrait pour les matériaux et la qualité de leurs textures révélées de façon multiple par des jeux de lumières naturelles ou artificielles.

Jérémy Chevalier a approché la thématique de l'accessibilité davantage sous l'angle de la commercialisation et de la diffusion de l'objet et/ou de l'œuvre d'art, faisant d'une certaine façon allusion à la vitrine marchande proposée par Ursula Achternkamp.

Ainsi, poursuivant son travail performatif, Jérémy Chevalier présente une suite de pièces dans lesquelles il joue avec sa propre image, apparaissant ici et là sous les traits d'une star de rock. La première de la série se donne à Piano Nobile, le jour du vernissage. Elle propose entre autres une interview, entre l'artiste et son image, les plaçant côte à côte. Les autres performances s'égrainent à heures précises durant les jours d'ouverture de l'exposition et peuvent être suivies sur un site internet (http://3minutes30.over-blog.com). Agissant en direct depuis sa sphère privée, face à un public potentiel, l'artiste propose un ensemble de pièces performatives d'une durée exacte de 3'30''. Standard radiophonique largement exploité notamment dans des perspectives commerciales, ce temps équivaut au pic d'attention maximale des auditeurs.

Visibles dans l’espace d’exposition, posés sur une table de travail à côté d'un ordinateur, un ensemble de CD gravés manuellement par l'artiste reproduisent les paroles de différentes chansons célèbres de rock. Artisanale et laborieuse, cette inscription tourne en dérision l'industrie de la musique. Au support du CD, pensé comme un objet contingentant la diffusion, l'artiste oppose une large accessibilité par le biais d'internet, qui permet de contourner les monopoles de diffusion.

L'ensemble du travail de Jérémy Chevalier se réfère au star-système, pointant l'univers du show business sous-tendu par une pernicieuse machinerie commerciale. Le plasticien en prend le contre-pied, proposant une forme d'antispectacle. Dans ses pièces, il s'entoure par exemple d'accessoires qui ressemblent davantage à des objets bricolés sur le vif ou trouvés, créant ainsi un décor de bric et de broc plutôt qu'un univers pailleté. Au glamour, il oppose une économie de petits moyens. Dans la pièce conçue pour l'exposition de Piano Nobile, l'artiste développe plus avant une autre caractéristique de son travail, celle d'une forme de médiation. En effet, l'artiste conçoit des objets et des dispositifs divers prolongeant parfois son corps et agissant comme des relais entre lui et le monde extérieur, élargissant la portée du contact avec le public. Et c'est précisément ce que lui offre la technique d'internet, qui agit un peu à la manière d'un verre grossissant, exaltant l'ici et le maintenant dans une sorte d'ubiquité, aux contours impalpables.

Maryline Billod